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Le « goutte à goutte », le prêt illégal des cartels

L’ampleur du trafic de stupéfiants en Amérique Latine n’est plus à démontrer. De nombreux pays sont concernés par ce fléau à l’instar de la Colombie, du Mexique, de l’Équateur, du Venezuela et du Honduras. La narco-économie y est florissante et a un impact réel sur les activités de la région. En ce sens, un compte rendu parlementaire français estime que 10 à 12 milliards de dollars seraient récoltés par les groupes criminels, uniquement pour la cocaïne1)https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20200615/mi_guyane.html. En plus de l’impact économique, le trafic a également une incidence certaine sur la vie quotidienne des habitants. Il accroît considérablement les problèmes d’insécurité, faisant de l’Amérique Latine une des zones les plus violentes de la planète2)https://www.lenouvelliste.ch/articles/monde/criminalite-l-amerique-latine-est-la-region-la-plus-violente-du-monde-803817.

L’envergure de ce phénomène a conduit les cartels à rechercher des méthodes pour blanchir l’argent gagné illégalement. A cette fin, plusieurs moyens ont été envisagés tels que l’utilisation de « l’or sale » ou encore le système de prêts à des particuliers. Ainsi, est né le prêt au « goutte à goutte » également appelé le « Chulcho » ou encore le « Pagadiario ».

A partir des années 1990, le prêt au « goutte à goutte » s’est développé à Medellin en Colombie puis au sein des grands bastions colombiens de la drogue tels que Cali, Eje Cafetero ou Bogotá. Il faudra attendre les années 2000 pour que cette pratique s’étende au reste de l’Amérique latine : d’abord en Equateur puis au Pérou pour finir par s’implanter au Brésil, au Nicaragua, au Panama et enfin en Uruguay3)https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/. Désormais, 16 pays latino-américains font état de l’existence de ce phénomène sur leur territoire4)https://www.courrierinternational.com/long-format/amerique-latine-le-goutte-goutte-ou-les-prets-mortels-des-cartels. Cette extension est due à plusieurs facteurs tels que les inégalités sociales persistantes dans la région, le manque de fonctionnement du système judiciaire, le faible taux de bancarisation des personnes mais également la création d’un système de prêt bien rodé5)https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-37708989.

Le prêt au « goutte à goutte » : un système bien rodé

Le prêt au « goutte à goutte » est un prêt informel proposé à des particuliers qui ont un besoin urgent de liquidité pour couvrir une dette ou effectuer un achat important.

Pour mieux appréhender ce système de prêt, un rapport Data Crédit Experian, centre d’information sur le crédit en Colombie et au Pérou, a tenté de poser des caractéristiques les plus courantes de ces prêts6)https://www.lafm.com.co/economia/cuantos-colombianos-acuden-al-gota-gota :

1-   Un montant inférieur à un million de pesos (228,70 euros),

2-   Des versements quotidiens ou hebdomadaires,

3-   Avec une durée de 1 à 5 mois,

4-   Des taux d’intérêts allant de 10 à 40%7)https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-37708989,

5-   Avec pour objectif le paiement des dettes ou l’achat de vêtements.

Le plus souvent, les prêts sont contractés de la manière suivante :

1-   Les prêteurs proposent des prêts dans la rue, dans des lieux ouverts, dans des petits commerces.

2-   Pour recevoir l’argent, les victimes signent des lettres blanches, souvent sans indication relative au taux d’intérêt et au montant du prêt contracté.

3-   La prise d’intérêt se fait généralement en porte à porte, à moto, par les membres du système dénommés les « collecteurs ».

Il a pour avantage d’être obtenu rapidement et sans examen préalable de la situation de l’emprunteur. Cependant, ce système de l’ombre ne présente pas les mêmes garanties que les prêts contractés dans le système bancaire traditionnel et ne fait l’objet d’aucun encadrement par les instances étatiques. Il s’agit de prêts très instables : les taux d’intérêt ne sont pas plafonnés, peuvent évoluer au fil du temps et demeurent très élevés. À titre d’exemple, pour un prêt d’1 million de dollars contracté sur une période d’un an, il est estimé qu’un crédit à la consommation classique, proposé par une banque coûtera, 1,1 million de dollars contre 2,2 millions de dollars par le biais d’un crédit informel8)https://www.sabermassermas.com/los-peligros-de-los-prestamos-gota-a-gota/. De plus, si la dette n’est pas honorée ou que les intérêts attendus sont non remboursés, les débiteurs sont menacés, attaqués psychologiquement ou physiquement.

L’origine de l’argent prêté a rapidement soulevé des interrogations. Des enquêtes sont en cours pour la déterminer mais l’hypothèse la plus forte est qu’il provient du trafic de drogue. D’après Andrés Nieto, chercheur en sécurité nationale de l’Université de Bogota, « les sommes en jeu dans le « goutte à goutte » sont si importantes qu’on ne peut que faire le lien avec les bénéfices du trafic de drogue »9)https://www.courrierinternational.com/long-format/amerique-latine-le-goutte-goutte-ou-les-prets-mortels-des-cartels. De plus, de nombreux démantèlements de trafic de stupéfiants ont permis de démontrer le lien entre les deux économies. Il est possible de citer notamment l’arrestation d’Alexander Montoya Usuga, principal homme du gang criminel Los Urabeños. L’enquête a démontré que cette organisation, dont l’activité principale était le trafic de drogue, blanchissait l’argent par le biais de prêts usuraires10)https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/.

Il faut préciser que le prêt « goutte à goutte » apparaît comme un système intéressant pour le blanchiment de l’argent de la drogue. Bien qu’il soit impossible de préciser avec certitude l’ampleur du phénomène, l’Université de Bogota révèle que ce système permettrait de brasser quotidiennement près d’un million de dollars (850 000 euros)11)https://www.courrierinternational.com/long-format/amerique-latine-le-goutte-goutte-ou-les-prets-mortels-des-cartels.

De plus, les nouvelles technologies ont rendu ce système encore plus attractif en facilitant la collecte de l’argent prêté. Le Brésil fait office de laboratoire d’essai pour l’utilisation de ces technologies au service des prêts usuraires. Les gangs détiennent même leurs propres applications pour la collection des paiements numériques tels que CobrarApps, PagAppdiario, Vendama, Optimus et PrestamistApp12)https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/brasil-gota-gota-america-latina/. Étonnamment, ce sont des applications en libre accès, qui peuvent être téléchargées directement via Play Store. Elles comportent toutes les informations relatives aux transactions (identité et adresse du débiteur, somme réglée, le capital restant dû etc…). L’argent présent dans l’application est consigné sur un compte Western Union ou sur le compte en pesos d’une banque colombienne13)Courrier International, « Les applis du blanchiment », n°1567 du 12 au 18 novembre 2020. Ces logiciels, facilement accessibles, permettent aux chefs des réseaux de vérifier les faits et gestes des collecteurs et de sécuriser les paiements. En effet, même si le collecteur ou le chef du gang est arrêté, l’argent est toujours présent dans le système car l’application contient toutes les informations nécessaires à son recouvrement.

Les « collecteurs au compte-goutte » : membres actifs et victimes du système

Au commencement, les « collecteurs au compte-goutte », agents de recouvrement illégal, étaient de jeunes colombiens pauvres et sans emploi. Enrôlés par les cartels, parfois de force, ils ont été bercés par l’illusion de trouver de meilleures perspectives pour eux-mêmes et leurs familles, sans savoir quel rôle allait leur être proposé. Ils sont partis loin de chez eux et ont parfois voyagé dans plusieurs pays d’Amérique Latine pour trouver un avenir meilleur. Une fois arrivés sur place, le rêve a bien souvent viré au cauchemar. Leurs passeports ont été confisqués et ils ont été contraints d’exercer leurs nouvelles fonctions de collecteurs sous peine de représailles envers leurs familles. Pour pouvoir récupérer leur passeport, ils devaient également rembourser des taux d’intérêts semblables aux intérêts liés au prêt « goutte à goutte » 14)https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/

Plusieurs pays de la région ont qualifié ces actes de traite d’êtres humains. En ce sens, plusieurs rapatriements d’urgence ont été prononcés afin d’évacuer des jeunes collecteurs victimes, menacés de morts dans le pays dans lequel ils avaient été envoyés. Certains d’entre eux ont mis fin à leur jour, ne voyant pas de solutions alternatives pour sortir de ce réseau. Il est estimé que quarante d’entre eux sont morts ces dernières années.

Un piège « mortel » pour les emprunteurs les plus pauvres

Ce système est un piège pour les plus personnes les plus pauvres. En effet, ce prêt est principalement contracté par les vendeurs de rue, les petits travailleurs, les femmes au foyer isolées mais également les petits commerçants. Un accident de la vie, une maladie, une mésaventure commerciale peuvent les conduire à avoir besoin d’un prêt d’urgence afin de ne pas tomber dans la faillite. Cependant, ils ne peuvent parfois pas accéder aux prêts proposés par le système bancaire traditionnel. L’Amérique latine rencontre un très faible taux d’inclusion bancaire. En ce sens, la Banque centrale du Pérou estime, dans son dernier rapport d’inclusion bancaire, qu’en 2020, seulement 74% de la population adulte accède à un service bancaire et seulement 28% obtiennent un prêt. Ce système de prêt est alors envisagé comme l’unique et dernière solution existante.

En effet, contrairement au prêt traditionnel, comme précédemment évoqué, le « goutte à goutte » n’est pas conditionné par une capacité de remboursement, ni l’existence d’un garant. Les prêteurs s’arrangent uniquement pour connaître l’adresse des débiteurs ainsi que leur cadre familial. Ainsi, ils peuvent exercer des représailles pour obtenir le remboursement attendu. La violence physique et morale est l’assurance que l’argent ne sera pas perdu. 

Près de 300 personnes ont été assassinées dans la région, faute d’avoir remboursé les prêts accordés. Chiffre auquel il faut ajouter 152 morts pour lesquels les circonstances sont encore à déterminer15)https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/. Certains cèdent sous la pression et mettent fin à leur vie. L’un de ces cas a profondément choqué la Colombie en 2019. Elle s’appelait Paola Moreno Cruz et n’avait que 32 ans. Désespérée par l’impossibilité de rembourser son prêt à 40%, elle s’est jeté d’un viaduc de 100 mètres, devant son fils de 10 ans16)https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-47157801.

Un phénomène difficile à endiguer

La lutte contre ce système de prêts illégaux n’est pas chose aisée. La difficulté réside principalement dans le fait que ce système est éminemment transnational. Ainsi, les chefs peuvent rapidement brouiller les pistes en choisissant de s’implanter dans telle ou telle ville ou encore en faisant disparaître des collecteurs en les envoyant dans différents pays. Conscientes de la nécessité de lutter contre l’expansion de ce système, les nations d’Amérique Latine se sont réunies à Puebla au Mexique en 2017.

Ensuite, les chefs de trafic sont très prudents. Dans un interview au journal Connectas, Roberta, jeune colombien qui exerçait le « goutte à goutte » indique qu’il “existe des sites sécurisés sur lesquels travaillent toujours les mêmes opérateurs, sans jamais dépasser le plafond des 30 000 reais de transfert de fonds autorisés17)https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/brasil-gota-gota-america-latina/. Ces opérations de faibles montants semblent alors presque indétectables par les systèmes de filtrage bancaire traditionnel.

Plusieurs solutions ont été avancées mais demeurent insuffisantes. Ainsi, le renforcement de la coopération des différents pays concernés a été envisagé afin de lutter à l’unisson contre cette criminalité. Mais les efforts semblent aujourd’hui concentrés sur la mise en place de moyens de prévention. C’est ainsi que les banques et les pouvoirs publics ont administré des campagnes de prévention chocs visant à mettre en avant la dangerosité du système. A titre d’exemple, le Conseil citoyen mexicain a mis en place un système d’affichage dans 439 places de marché mettant en avant les risques d’un tel système. Ils ont également créé un système de crédit pour les pauvres, leur permettant de bénéficier de prêts sans aucun intérêt. Au Pérou, une campagne dénommée #NoPrestesTuVida visant à dissuader les citoyens d’ avoir recours à de telles pratiques a été lancée.

Malgré ces risques importants et ce constat alarmant, le prêt au « goutte à goutte » ne faiblit pas. Au contraire, il profite du système sud-américain et de ses fortes inégalités persistantes pour continuer à s’étendre. Il commencerait même à se développer outre-Atlantique, en Espagne18)Courrier International, « Les applis du blanchiment », n°1567 du 12 au 18 novembre 2020. Si cette tendance vient à se confirmer, se posera légitimement la question de l’impact sur notre société. En effet, si ce système s’implante au sein de l’Union Européenne, il sera d’abord nécessaire de sensibiliser la population aux dangers afférents à ce phénomène en mettant en place d’importantes campagnes de prévision. Mais cela implique également pour les entreprises assujettis, une adaptation des politiques LCB-FT afin d’inclure ce nouveau risque de blanchiment de l’argent lié au trafic de stupéfiants. Cependant, force est de constater que les principaux vecteurs de pérennisation de ce phénomène sont moindres au sein de l’espace européen, notamment l’inclusion bancaire qui est un réel enjeu socio-économique au sein de l’Union européenne19)https://www.tresor.economie.gouv.fr/banque-assurance-finance/inclusion-bancaire. A titre d’exemple, la France a adopté le droit à un compte bancaire pour tous ainsi que le micro-crédit, deux outils qui permettent de favoriser l’accès des populations fragiles à des services bancaires adaptés20)https://www.banque-france.fr/la-banque-de-france/responsabilite-sociale-dentreprise/un-engagement-economique-et-citoyen/favoriser-linclusion-bancaire-et-le-microcredit. Ainsi, si les personnes les plus pauvres ont accès à des produits bancaires traditionnels et qu’elles sont suffisamment sensibilisées aux risques inhérents aux prêts illégaux, il est difficilement envisageable que ce phénomène prenne racine . C’est ainsi que cette lutte constante pour l’inclusion bancaire pourrait s’avérer la solution pour empêcher l’implantation durable du prêt “goutte à goutte” au sein de notre économie

References
1 https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20200615/mi_guyane.html
2 https://www.lenouvelliste.ch/articles/monde/criminalite-l-amerique-latine-est-la-region-la-plus-violente-du-monde-803817
3 https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/
4 https://www.courrierinternational.com/long-format/amerique-latine-le-goutte-goutte-ou-les-prets-mortels-des-cartels
5 https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-37708989
6 https://www.lafm.com.co/economia/cuantos-colombianos-acuden-al-gota-gota
7 https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-37708989
8 https://www.sabermassermas.com/los-peligros-de-los-prestamos-gota-a-gota/
9 https://www.courrierinternational.com/long-format/amerique-latine-le-goutte-goutte-ou-les-prets-mortels-des-cartels
10 https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/
11 https://www.courrierinternational.com/long-format/amerique-latine-le-goutte-goutte-ou-les-prets-mortels-des-cartels
12 https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/brasil-gota-gota-america-latina/
13 Courrier International, « Les applis du blanchiment », n°1567 du 12 au 18 novembre 2020
14 https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/
15 https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/
16 https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-47157801
17 https://www.elpais.com.co/especiales/gota-gota-america-latina/brasil-gota-gota-america-latina/
18 Courrier International, « Les applis du blanchiment », n°1567 du 12 au 18 novembre 2020
19 https://www.tresor.economie.gouv.fr/banque-assurance-finance/inclusion-bancaire
20 https://www.banque-france.fr/la-banque-de-france/responsabilite-sociale-dentreprise/un-engagement-economique-et-citoyen/favoriser-linclusion-bancaire-et-le-microcredit